Scoop : James Ellroy prend le bus !( et pour l'occasion ,il met une belle casquette)
Que nous annoncent donc les nouvelles aujourd’hui ? J’ai parfois honte de lire Libération tous les matins alors que je ferais mieux de dévorer la Tribune ou les Echos pour bien préparer ma journée. Oui mais voilà, à la minute même où j’ouvrirai ma messagerie sur mon ordinateur, je serai submergé de newsletters m’apportant bien plus d’informations économiques et financières que je n’en lirai ! Alors autant continuer à lire la presse de gauche, quitte à passer au bureau pour le syndicaliste de service. Je fais souvent ce rêve : je déplie le journal pour le lire dans le bus et ma photo apparaît en grand sur la première page, exactement dans la même position où je me trouve dans le bus. Et là, la même vision que celle du miroir faisant face à un autre miroir : une image répétée à l’infini donnant un double effet de profondeur. Lors d’une de mes nombreuses rêveries dans le bus, je me suis dit que mon rêve pourrait tout aussi bien mettre en scène une multitude de moi au moment où je monterai dans le bus. Que je parle ou non à ces autres " moi ", je serai en parfaite adéquation avec eux.
Cela pourrait être la minute où je réfléchis (enfin) à ce que je suis en train d’écrire. Faut-il le préciser, je n’écris pas dans le bus. J’écris avant ou après. Et là, j’écris sous un saule avec la plage et la mer pour tout horizon. Le vent apporte un peu de fraîcheur. Je suis à l’ombre, ce qui est beaucoup plus pratique pour utiliser un ordinateur portable. Demain s’achèvent les vacances et après-demain, retour au bureau. Donc d’ici peu de temps, je vais remonter dans mon bus. Je serai bien bronzé dans mon beau costume. Souriant, un peu plus que d’habitude. Ici, j’ai nagé, j’ai marché, j’ai emprunté quelques taxis pour aller visiter. Pas de bus. On aurait pu s’attendre à ce que je compare les différents modes de transports urbains à travers le monde … J’avoue que j’adore les bus à impérial londoniens. Mais, ce n’est qu’un concours de circonstances ! Je n’ai pas pris le bus en Allemagne ou en Italie, ni en Suisse. J’ai pratiqué aux Etats-Unis, une fois, et je ne recommencerai jamais : Se trouver dans un Greyhound roulant à 50 kilomètres heures sur un périphérique interminable autour de Miami alors qu’il fait près de 40 degrés et que l’antique véhicule n’est pas climatisé … Du suicide à petit feu !
Le bus est un utilitaire. Ne perdons pas de vue cette définition de l’objet. J’aime à prendre le bus. Je ne le prends pas par plaisir !
Enfin, d’ici là, nous continuons notre périple. À ce point de notre cheminement, je n’ai pas encore parlé de la mécanique du ticket. Tant mieux, parce que je n’en parlerai pas. Quel intérêt peut-on trouver à remplir des pages sur un bout de carton muni d’une bande magnétique dûment introduit dans un appareil à composter lesdits billets ? il est déjà bien assez difficile de tenir en haleine le lecteur avec un sujet aussi ténu : un trajet en bus ! Faut-il pour autant en rajouter dans l’indicible en lui narrant sur plusieurs chapitres le fabuleux phénomène de la lecture optique d’un titre de transport ? Ou alors faudrait-il au second degré ? A l’absurde ? Ou au cosmogonique ?
Du genre :
Prenez un ticket de bus, ses dimensions sont très précisément les suivantes :
660 par 300 millimètres. Soit un rapport de 2,2 sur un. L’inverse étant 0,45 période de 45, ce qui équivaut à 0,28 fois le nombre d’or …
C’est tout de suite évocateur, non ?
Non.
Pourtant, le titre de transport est la condition d’accès sine qua non au transport en commun. Ce rectangle cartonné régente la vie de plusieurs millions de personnes. Il est un accessoire incontournable de la panoplie du citadin. Il bénéfice de particularismes régionaux (couleurs et motifs imprimés). Il devient même chez les habitués des transports en commun un signe d’identification se présentant sous la forme d’un porte-carte dépliant muni d’une véritable pièce d’identité comportant patronyme et photo d’identité.
Il faut donc admettre que le titre de transport participe à ce prétendu phénomène d’individualisation !
Et le paradoxe du mouvement immobile ? Einstein a illustré sa théorie de la relativité restreinte avec l’exemple d’un homme dans un train affublé d’un jeu d’échec. Il comparait les différents axes de perception du mouvement : du point de vue de l’échiquier, du joueur, d’une personne se déplaçant dans le train, d’un spectateur à l’extérieur du train … Rappelons qu’Einstein ne savait pas conduire. Question de conditionnement, personne n’y échappe, même les génies.
Aucun mathématicien ne pourra démontrer que vous ne vous déplacez pas. Que vous ne rejoigniez pas " B " en étant parti de " A " ; sauf à énoncer une théorie fumeuse. Et pourtant, vous-même êtes immobiles. Cela a-t-il seulement un impact sur le comportement des occupants d’un bus, à part leur faire tourner la tête pour pouvoir décrypter une affiche ou scruter une vitrine ?
Exercice plus fort : montez à l’avant et tentez de traverser le bus jusque vers l’arrière à reculons. Dans quel sens allez-vous ?
Gaminerie que tout cela ! Nous avançons. Dans un bus, une voiture, un avion … Nous appartenons à une société du mouvement. Nous fonçons toujours plus vite vers l’inéluctable, en ligne droite pour certain, selon des chemins détournés pour d’autres. Tout l’espace nous environnant est dédié au déplacement : le sol, le sous-sol, les airs, les mers. De là une constante universelle : qui n’avance pas recule. Parce que tous les autres avancent, eux ! Et pas d’essoufflement , s’il vous plait. Cette notion de déplacement immobile est symptomatique de notre société. Dès l’instant où vous participez à un déplacement en groupe, vous déployez inconsciemment ou consciemment une attitude solidaire : vous prenez la mesure du pas de ceux qui vous entourent et vous calquez votre allure sur la leur. Vous essayez de ne pas les distancer tout en ne vous laissant pas semer par le groupe.
Dans les transports délégués, l’ensemble des participants avance à une allure identique et subie. Il n’y a aucun effort à produire au-delà de l’accession au véhicule ou au trottoir. Il n’y a donc plus d’attention à apporter aux autres. L’acuité de l’usager se recentre sur sa propre personne pour céder rapidement le pas à un état de passivité inhérente au mode de transport. L’usager monte dans le bus, cherche une place idoine, prend position et s’en remet aux bons soins du chauffeur.
C’est un mal endémique des transports en commun. Il n’existe pas dans ce type de transport une notion d’appartenance à un groupe. Chacun prime sur l’autre et la promiscuité engendre l’antagonisme. Nous pourrions imputer cet état de fait à l’inexistence d’une " culture " du transport en commun comme l’on peut parler de " culture d’entreprise ".
Pourtant, nous sommes dans un bus. Nous sommes rétrogrades. Nous privilégions ce mode de transport sur les autres. Nous pouvons aussi le subir selon des considérations de disponibilités circulatoires. Paris est doté d’un métro. Un véhicule qui avance toujours à la même vitesse quelles que soient les conditions de circulation, qui dessert les mêmes endroits de façon automatique et régulière. Et pourtant, malgré cette manifeste utilité, l’usager du bus, préfère s’en remettre à un moyen de transport moins sûr, moins précis. Un mode de transport soumis aux variables conditions circulatoires et climatiques, qui sont étroitement liés ; le conducteur individuel parisien ayant deux modes de conduite : par beau temps et sous la pluie. Ce qui selon les jours modifie grandement le schéma de circulation en ville. Le déplacement en bus est archaïque. La preuve en est que les stations de métro s’équipent de bornes Internet mais vous n’en verrez jamais dans des abribus – rappelons aux ignares qu’Internet est le moyen de transport le plus rapide au monde.
Internet permet à ce jour de transmettre partout dans le monde des informations et des images à une vitesse hautement élevée. Bientôt les progrès des technologies permettront de transférer des objets par le biais du réseau : Un objet scanné dans un lieu pourra être transmis sous forme d’impulsion électronique et recréer en un autre lieu par le biais de machines traduisant ces impulsions en trois dimensions. La duplication à distance sera possible. Prochaine étape : la dématérialisation de ces objets pour les recomposer dans un autre lieu. Et une fois cette étape maîtrisé, on démolécularisera l’homme pour le transporter en un éclair à l’autre bout de la planète. En un mot, un jour viendra où il n’y aura plus de bus … Ceux qui auront la chance de connaître les deux époques verseront automatiquement dans la nostalgie. Ils raconteront à qui veut l’entendre qu’ils avaient la chance de côtoyer des gens dans le bus, des étrangers comme des voisins. Et en définitive, ils avoueront avoir eu le sentiment de faire partie d’une grande famille …
Je me félicite d’avance de ces progrès de la technique, car non content d’avoir renouveler le genre du roman de gare en le transposant dans un mode de transport intra-urbain, j’aurai par là-même écrit un ouvrage de référence historique.


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